21.12.2007

Clinique or not clinique (en lisible cette fois)


Nous ne nous destinons pas exercer la fonction de psychologue. Il y a pourtant, dans le vocabulaire des éducateurs spécialisés, beaucoup de termes empruntés à la psychologie. C’est le cas du mot  « clinique ».

C’est un mot qui revient dans beaucoup de nos débats, notamment pour qualifier une certaine posture vis à vis du sujet, de l’usager, de la personne que l’on accompagne dans notre pratique.

Vu de loin, schématiquement, une posture « clinique » serait particulièrement respectueuse de ce sujet, attentive à son histoire singulière, et donc à opposer à une posture plus technique basée sur l’utilisation de réponses préétablies et prêtes à l’emploi en fonction de grandes catégories d’inadaptations.

Ainsi le terme « clinique » est souvent mis en avant par un certain nombre de nos confrères (et par moi- même je l’avoue) pour défendre une certaine ligne de conduite, que nous imaginons éthique, et qui nous sert à signifier notre refus d’une catégorisation excessive des troubles et des réponses à leur apporter.

Mais il me serait difficile de définir précisément ce terme, la « clinique ». Qu’est-ce que ça veut dire EXACTEMENT ? Pour éviter un emploi galvaudé, je vous propose ici une petite tentative de définition.

 

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Au départ, le terme « clinique » désignait la position du médecin vis à vis du malade : « Clinique se dit, en effet, à en croire tous les dictionnaires, de l’observation faite au lit de malade (…) cette situation, où le médecin est au lit du malade, armé de sa seule présence, et n’utilisant que ses organes sensoriels (…) Hippocrate était clinicien (…) il apprenait à des étudiants (…) l’art d’observer les symptômes, lesquels exprimaient à ses yeux les réactions d’une personnalité à une agression pathogène.1 »

 

Aristote, le fondateur de la logique, se distinguera déjà de l’enseignement d’ Hippocrate, en instaurant une pensée basée sur la « généralisation et (la) rationalisation ».

Bref, cette précision concernant la situation du médecin, permet aujourd’hui de distinguer le clinicien du médecin de laboratoire, qui travaille sur des échantillons, au microscope et qui n’est en tout cas pas au chevet du malade.

Concernant la psychologie on retrouvera au cours de son histoire théorique toute une répétition de confrontations entre psychologie clinique et psychologie expérimentale, psychologie clinique et thérapeutique, psychologie clinique et médicale, ou encore clinique et biologique, etc etc etc etc…

En France, la psychologie clinique prend officiellement effet lors d’une conférence présentée par Daniel Lagache en 1949. Les deux références majeures à être restés sont alors Pierre Janet et Jean Piaget.

Le premier (Pierre Janet), pour s’être distingué du monde de la médecine (un peu viré de la Salpêtrière à l’époque quand même –1910) et avoir défini la psychologie comme « science des conduites (avec) obligation d’étudier les « conduites supérieures », celle où se développent connaissance et créativité, implique une psychologie clinique qui n’est pas une psychologie médicale » .  L’expression « psychologie clinique » elle-même ne venant sous la plume de Janetqu’au cours d’une petite note qui n’a pas, à l’époque (1896), été remarquée par Daniel Lagache and Co. Dommage car le courant aurait pu prendre appui sur ce considérable ouvrage de Janet (De l’angoisse à l’extase) pour d’ores et déjà rattraper son retard sur les élaborations Anglo-Saxonnes de l'époque.

Le second, Jean Piaget, « est généralement évoqué pour ses remarques (…) sur la « méthode clinique » ou « l’examen clinique », tel qu’il les formule au début de sa carrière, notamment dans La représentation du monde chez l’enfant (1926). »

Son penchant pour la psychanalyse lui permet de croire en une psychothérapie « clinique ». Il croit en un juste milieu entre « les tests, artificiels et faussement neutres, et « l’observation pure » » telle qu’on la trouve en Psychanalyse. Par exemple, Piaget défendra l’idée d’une prédominance affective dans les possibilités de l’enfant d’acquérir certaines capacités logico-mathématiques.

Au final, nous retiendrons donc comme proposition celle de D. Lagache, qui est celui qui a officiellement défini la psychologie clinique : « celle-ci devra proposer un mode d’approche de la personne plus global que celui de la psychologie expérimentale. Elle devra affirmer l’existence d’objets et de méthodes propres, face à la médecine et à la psychiatrie, dans l’approche des phénomènes pathologiques. Elle devra définir un champ de pratique et de recherche beaucoup plus élargi que celui de la psychanalyse.

D. Lagache définit la psychologie clinique comme une discipline fondée sur l’étude approfondie de cas individuels. Son objet est « l’étude de la conduite humaine individuelle et de ses conditions (hérédité, maturation, conditions physiologiques et pathologiques, histoire de la vie), en un mot, l’étude de la personnes totale « en situation ». Envisager la conduite dans sa perspective propre, relever aussi fidèlement que possible les manière d’être et de réagir d’un être humain concret et complet aux prises avec une situation, chercher à en établir le sens, la stucture et la génèse, déceler les conflits qui la motivent et les démarches qui tendent à résoudre ces conflits … ».2


Nous pouvons donc constater que nos a prioris initiaux n’étaient pas si loin des définitions officielles : l’approche clinique est animée par le désir d’appréhender ce qui concerne directement le sujet dans une situation, en faisant les liens entre conduites, histoire et contexte… il s’agit de réinstaurer du sens.

 

Il nous arrive bien souvent de vouloir agir sur les conséquences sans chercher de sens aux troubles manifestés : on rééduque, on biseaute les angles, on travaille les représentations, on normalise ! On compile des sommes de comportements « adaptés », et des piles de comportements « non-adaptés », « déviants », ..., et il nous arrive, parfois pris dans le quotidien de notre pratique, ou préssés par la commande sociale, de vouloir intervenir directement sur ces comportements qui, d'après nous, « clochent ». Problème d'insomnie, tiens un p'tit cachet... Problème d'agressivité ? Même réponse... ou alors conditionnement par la sanction... Problème scolaire ? « ah ben il est nul çui là dites donc, vite, cours de rattrapage »... Actes délictueux à répétition ? « Que voulez-vous, c'est de la mauvaise graine ! Peines planchers pour tous ! C'est ma tournée ! ».

Bien sûr je schématise...

Mais on comprend mieux cet intérêt de notre profession pour la clinique, pour cette considération de l’autre dans son entièreté, en se mettant à son chevet, avec souci de l'histoire de l'autre et goût pour la recherche de sens.

Je pense effectivement que cette considération peut faire office de ligne de conduite dans notre métier d’éducateur spécialisé car nous travaillons au côté de médecins, de psychiatres, ...de techniciens en tout genre, et même si nous ne sommes pas psychologues « cliniciens », c’est à partir d’une élaboration de notre posture « clinique » que nous pouvons permettre à l’autre de s’extraire d’une position d’ « objet » de la science des autres… pour devenir sujet.

Car notre exigence « clinique » nous aura permit de le considérer en tant que sujet ;

Un sujet est en vie, il met à mal nos classifications ! En fait, il nous permet de comprendre que un « SDF » ça n’existe pas, un « adolescent » ça n’existe pas, un « demandeur d’asile » ça n’existe pas, un « fou » ça n’existe pas, un « éducateur » ça n’existe pas.

Risquons nous nous aussi à notre rupture avec la pensée aristotélicienne et son réflexe nosographique et logique de classification (nous connaissons l’intérêt des marchands de santé et de paix sociale à classifier les troubles pour pouvoir tarifer les interventions correspondantes de façon plus aisée...) et intéressons-nous aux nombreux pourquoi(s) du comment.

Quitte à prendre les mêmes décisions, au moins, nous nous serons promenés dans la question.

Allez, une petite dernière pour la route :

Clinique (psychologie) : Branche de la psychologie qui se fixe comme but l’investigation en profondeur de la personnalité considérée comme une singularité.

 

Grand dictionnaire de la psychologie, Larousse, édition 1996.

Loïc Mansuéla

Pour

Acte(s) là

1 Claude-M. Prévost, La psychologie clinique, Presses Universitaires de France, Paris, 1988, 4ème édition corrigée, 1997, novembre.

2 A. Ciccone, et D. Lagache cité par A. Ciccone, dans L’observation clinique, Dunod, Paris, 1998, p10.

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